Libération | Mahathir Mohamad, 100 ans, patriarche des autocrates

by | Jul 10, 2025 | Blog, Opinion Pieces

L’ancien Premier ministre malaisien, 100 ans ce jeudi 10 juillet, s’est longtemps maintenu au pouvoir par le patriarcat politique, une méthode ancienne qui inspire toujours les autocrates d’aujourd’hui.

Mahathir Mohamad a 100 ans. On aimerait lire qu’il fut le dernier autocrate du siècle comme on n’en fait plus. Mais bien loin de cela. Mahathir se porte comme un charme, merci. Et l’autoritarisme encore mieux !

Premier ministre de la Malaisie de 1981 à 2003 – admiré pour la grandiose érection des deux plus hautes tours du monde, symboles d’un programme économique ambitieux ; conspué pour sa répression du mouvement démocratique (Reformasi) en 1998 et pour avoir orchestré la descente aux enfers de son successeur désigné, Anwar Ibrahim – aujourd’hui Premier ministre, après une décennie en prison – et bien d’autres encore.

Il démissionne en 2003. «Je n’en peux plus», dit-il en sanglots sur la scène du congrès de son parti. Et parce que les autocrates reviennent, toujours, Mahathir fit un retour en politique fulgurant en 2018 grâce à une stratégie remarquable : l’élan dramatique de son alliance contre-nature avec son héritier politique devenu antagoniste Anwar Ibrahim fut la première ébauche de la déconstruction de son propre récit autoritaire.

Le messie Mahathir réinscrivit ses fiers attributs dans une soie démocratique, tissée sur la promesse d’un retour à l’ordre, à la justice et à la fin de la corruption. Et c’est ainsi que commença la réécriture de l’histoire : de son histoire – vingt-quatre ans au pouvoir, plus de soixante ans en politique – qui est devenue celle d’un pays entier. Mais vingt mois plus tard, en 2020, il démissionne à nouveau.

L’ordre sans débat et la justice sans procédure

Mahathir est un homme très intelligent, un animal politique habile qui a su jouer de sa réputation d’homme fort. «J’étais un vrai dictateur dit-il, [mais] je suis le seul dictateur qui a démissionné deux fois.»

Alors, c’est quoi, 100 ans de modèle Mahathir ? Le modèle Trump, certes, plus rougeaud et rugissant, serait-il plus rutilant ? Mahathir s’en amuse. Les frasques de Trump ne font que renforcer son propre narratif.

Mahathir, il est vrai, n’a pas déclaré la guerre. Il en a, d’ailleurs, fait son cheval de bataille, militant pour la rendre illégale – sans succès. A l’écouter, et je l’ai beaucoup fait, son bilan, en comparaison de celui de Trump, semble teinté de délicatesse et d’humilité. Ou presque.

Mahathir a traversé le siècle – et ses méthodes avec lui. L’abus de pouvoir, qu’il soit enveloppé de suie ou de soie, reste un vertige global qui menace tous les peuples.

Et pourtant, après un siècle d’histoire contemporaine saturée de figures d’hommes forts, d’abus d’autorité, de répression, de mensonges d’Etat et de brutalités plus ou moins feutrées, ces figures continuent de séduire. Elles rassurent même. Pourquoi ?

Parce qu’elles parlent à nos émotions plus qu’à notre raison. Dans un monde incertain, politiquement fragmenté, cognitivement saturé, les discours paternalistes offrent des repères simples, binaires, affectifs. L’homme fort ne gouverne pas seulement par ses actes, mais par l’image qu’il projette : celle d’un père – exigeant, dur, mais protecteur.

Il promet la sécurité sans condition, l’ordre sans débat, la justice sans procédure. Il nomme l’ennemi, désigne le coupable, et redonne à ses partisans une place dans une hiérarchie lisible. C’est moins une politique qu’une narration de survie.

La promesse d’une efficacité immédiate

Le pouvoir autoritaire a compris que l’efficacité d’un récit réside dans sa capacité à devenir une structure mentale. Il ne s’impose pas seulement par la répression, mais par l’adhésion – émotionnelle, intuitive. Comme l’a montré la recherche en sciences cognitives, certains cadres mentaux (les «frames», selon George Lakoff) activent des réponses affectives plus immédiates et durables que les arguments rationnels.

Le récit du «père de la nation» est l’un d’eux : un archétype. Il fonctionne sur la peur du chaos, la nostalgie de l’autorité stable, la fable de l’expérience qui rassure. Mahathir, comme d’autres, y ajoute un art consommé de la mise en scène et de l’autodérision.

Les élites post-autoritaires ont souvent échoué à transformer durablement les sociétés qu’elles promettaient de libérer. Le langage des droits, de la transparence, de l’égalité semble lent, abstrait, souvent réservé à une caste initiée. En face, les figures paternalistes incarnent la promesse d’une efficacité immédiate.

Elles recyclent des imaginaires familiers – le chef, le père, le guide que l’on trouve même chez Disney – et les injectent dans des contextes politiques nouveaux, à la faveur de crises économiques, identitaires, religieuses.

C’est dans cet interstice que les figures autoritaires tissent leur renaissance. En Malaisie, Mahathir a su intégrer à son récit les thématiques anticorruption et démocratiques, tout en désignant un ennemi – l’ex-Premier ministre Najib Razak- responsable du désordre supposé.

Mais son cas n’est pas isolé : Trump, Bolsonaro, Modi, Nétanyahou et d’autres ont su, chacun à leur manière, mobiliser des affects profonds et diviser la société en deux camps – celui des loyaux et celui des traîtres. Leur stratégie n’est pas de convaincre, mais d’aligner les affects à leur pouvoir.

Contrairement à l’idée, née des espoirs de la reconstruction de l’Europe post-1989, selon laquelle la société civile serait un baromètre automatique de la démocratisation, les figures paternalistes modernes en ont compris l’usage politique. Les autocrates savent intégrer à leur stratégie des segments entiers de la société civile – ONG, avocats, militants – créer à leur image.

Ces réseaux structurent les formes de contestation comme d’adhésion. La société civile n’est plus l’espace de l’alternative, mais un aussi un terrain de lutte, coopté, fracturé, instrumentalisé.

Les figures paternalistes se transmettent. Tous les successeurs de Mahathir ont été, d’une façon ou d’une autre, formés à son école – même ceux qui l’ont combattu. Ils en reproduisent les gestes, les silences, les postures. Le patriarcat politique est une méthode, pas une génération. Il se perpétue dans les institutions, les partis, les discours, les algorithmes. Il se nourrit des crises, prospère sur les faillites morales et la fatigue démocratique. Ce n’est pas un retour du passé : c’est sa mue continue.

Et, pendant ce temps, les peuples oscillent entre révolte et résignation, entre cynisme et besoin de croire. Ce besoin – émotionnel, politique – est précisément celui que les figures paternalistes activent avec brio. Non pas malgré un siècle d’abus, mais à cause de lui. Mahathir a toujours choisi quand tirer sa révérence. Jamais la vie ni les urnes n’ont dicté ses départs.

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Pics: En 2018, Mahatir Mohamad, lors d’une conférence de presse à Putrajaya (Malaisie). (Yam G-Jun/AP)

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